La Suisse affiche un optimisme de façade. Jeudi dernier, le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) a relevé ses prévisions de croissance pour 2026 de 0,9% à 1,7%, bien au-dessus des attentes. Une excellente nouvelle, presque trop bonne pour être vraie. Et en effet, elle l’est, du moins partiellement.
Pendant que Berne célèbre ce redémarrage, l’Office fédéral de la douane publie des chiffres glaçants : les exportations suisses ont plongé de 17,2% en août, tombant à 23 milliards de francs. Un effondrement qui intervient seulement un mois après une augmentation de 14,6%. Cette volatilité vertigineuse n’est pas une anomalie passagère, c’est le symptôme d’une économie malade, dépendante d’un secteur imprévisible.
La chimie-pharma, tyran des statistiques
La chute des exportations est plombée exclusivement par la chimie-pharma, qui a vu ses ventes s’effondrer de 32,2% en un mois, après avoir bondi de 27,6% le mois précédent. Ces montagnes russes économiques ne relèvent pas du hasard. L’Office fédéral de la douane souligne que l’évolution très volatile de la chimie-pharma a grandement impacté le commerce extérieur suisse.
Ce qui apparaît comme une réalité macroéconomique prometteuse repose en grande partie sur les à-coups imprévisibles d’une branche ultraspécialisée. Au deuxième trimestre, le secteur de la chimie et de la pharmacie avait enregistré un rebond de 15,2%, ce qui avait donné un coup de pouce à la croissance, le PIB bonissant de 1,5%. Cette même branche ne traîne que pour fracasser les chiffres d’août. La croissance, largement tributaire de ces oscillations, s’apparente davantage à un jeu de hasard qu’à une dynamique économique maîtrisée.
Heureusement, les douanes apportent une correction bienvenue à ce tableau morose : cette chute a masqué une évolution globalement positive dans les autres pans de l’économie. La progression du secteur des machines, de l’électronique et des appareils a augmenté de 6,3%, ainsi que la bijouterie et la joaillerie de 6%. Le cœur de l’économie suisse résiste, mais discrètement, étouffé par le bruit du géant pharmaceutique.
Un déficit commercial qui s’envole
Le revers de cette tempête commerciale se chiffre en milliards. Le commerce extérieur helvétique boucle la période sur un excédent de 5,61 milliards de francs, en contraction de 30,7% comparé à juillet. L’excédent commercial suisse, longtemps un point de fierté nationale, craque sous les coups de cette volatilité extrême.
Plus inquiétant encore, tous les marchés d’exportation majeurs de la Suisse sont entés en repli. Les exportations vers l’Union européenne, le plus important partenaire commercial, ont reculé de 9,1%, avec une chute des ventes vers l’Italie de 21,4%. Au-delà des chiffres bruts, c’est la compétitivité structurelle de l’économie suisse qui est questionnée. Même l’horlogerie, autre symbole des exportations helvétiques, a enregistré une contraction de 7,2%.
Une croissance illusoire ?
Le SECO voit la situation différemment. Le commerce extérieur devrait contribuer davantage à la croissance qu’anticipé, grâce à la solide dynamique enregistrée jusqu’à présent et à la récente dépréciation du franc, qui soutient les secteurs d’exportation exposés aux fluctuations de change. Mais ces fondamentaux perdent beaucoup de leur substance quand le secteur moteur de cette dynamique demeure aussi chaotique que la chimie-pharma.
La Suisse économique se trouve donc dans une situation paradoxale : elle affiche les meilleurs résultats depuis plusieurs années, mais ses chiffres reposent sur les caprices d’un seul géant. Tant que la pharma oscillera entre les records et les effondrements mensuels, aucune révision de prévisions, aussi optimiste soit-elle, ne pourra cacher la fragilité sous-jacente d’une économie qui demande une diversification bien plus que des prévisions révisées à la hausse.