La Banque nationale suisse joue un jeu d’équilibriste qui devient chaque jour plus précaire. Depuis le milieu de 2025, la BNS a laissé son taux directeur à zéro, une position qui semblait justifiée par un contexte déflationniste. Or, la situation change. L’inflation suisse s’accélère graduellement, tirée notamment par la flambée des cours du pétrole, tandis que la croissance économique affiche une solidité inattendue. Cette conjoncture nouvelle pose une question centrale aux autorités monétaires : peuvent-elles réellement maintenir le statu quo monétaire sans prendre de risque ?
L’inflation revient, discrètement mais sûrement
L’inflation a atteint 1,0% en septembre, son niveau le plus élevé depuis août 2024. Certes, ce chiffre reste bien en deçà de la fourchette cible de la BNS, fixée entre 0 et 2%. Mais la trajectoire est claire : après des mois de quasi-stagnation, le renchérissement reprend de la vigueur. L’inflation a sensiblement augmenté en Suisse, le taux annuel de 1% s’expliquant principalement par les effets directs des prix de l’énergie.
Face à ces chiffres, bien que le taux de renchérissement se maintient à un niveau extrêmement bas, les nouvelles projections de la BNS restent légèrement orientées à la hausse : 0,3% pour 2026, puis 0,6% pour 2027. Rien d’alarmant à court terme, mais les indices d’une tendance qui s’établit.
La croissance gâche le jeu
Autre complication pour le maintien du cap zéro : l’économie suisse ne tourne pas au ralenti. L’économie suisse reste solide et connaît une croissance proche de son potentiel. Cette robustesse fait ressortir une contradiction de plus en plus évidente : comment justifier une politique monétaire « expansive » lorsque l’économie n’en a plus besoin ?
Certains analystes commencent à l’exprimer ouvertement. Dans ce contexte, la politique très accommodante des taux d’intérêt semble de plus en plus difficile à justifier, même sans le risque d’une inflation excessive. Le doute gagne du terrain chez les spécialistes.
La BNS creuse un écart avec le reste du monde
Pendant ce temps, le reste de la planète va dans l’autre direction. À l’inverse de la Réserve fédérale américaine et de la Banque centrale européenne, qui ont récemment relevé leurs taux directeurs, l’institut d’émission helvétique a opté pour le statu quo monétaire. Cette divergence n’est pas neutre : elle affecte les flux de capitaux et la valeur du franc suisse.
Ironiquement, cette situation offre à la BNS une forme de respiration. Alors que d’autres banques centrales maintiennent leurs taux à des niveaux élevés, la Suisse bénéficie d’un assouplissement de ses conditions monétaires grâce à l’élargissement du différentiel de rendement, ce qui permet à la BNS de bénéficier d’un assouplissement sans avoir à toucher à son taux directeur. Mais cette marge de manœuvre n’est pas illimitée.
Quand le changement viendra-t-il ?
Deux visions s’affrontent désormais chez les économistes. La première, prudente, privilégie la continuité. Plusieurs analystes anticipent une posture attentiste de la BNS, avec un taux maintenu à 0% au moins jusqu’à la fin 2026. La seconde, plus inquiète quant aux dérives inflationnistes, voit l’urgence autrement.
Si la conjoncture se maintient sur sa lancée et si les prix de l’énergie demeurent élevés, la BNS pourrait revenir sur sa position attentiste dès sa réunion de décembre et amorcer une sortie progressive de sa politique de taux zéro. Le prochain rendez-vous clé pour la banque centrale est donc prévu en décembre. D’ici là, chaque publication de données économiques sera scrutée à la loupe.
Pour les ménages et les entreprises, l’enjeu est concret. Un maintien du taux zéro pourrait continuer à favoriser l’emprunt immobilier ; un changement de cap signifierait des hypothèques progressivement plus chères. La BNS doit gérer son sortie avec prudence, sans créer de choc. Mais attendre trop longtemps risque de valider une inflation qui s’enracine. C’est cette tension qui définit le débat du moment en Suisse économique.